
- Sam, et si on se mariait ?
Sur le même ton que "passe-moi le sel s'il te plaît", mon compagnon m'a fait sa demande. Sachant que nous étions en train de faire l'amour, cela aurait pu avoir une part romantique. Seulement, voilà, la formulation et l'intonation n'étaient pas au rendez-vous. Je ne suis pas très portée sur le mariage, pour tout vous dire. En fait, j'ai même du mal à concevoir de passer ma vie entière avec la même personne, jusqu'à ce que la mort nous sépare. J'ai vingt-huit ans, et les rêves de robes somptueuses, grandes cérémonies et énormes-pièces montées, il y a longtemps que je les ai jetés aux oubliettes. Ne vous méprenez pas. Comme toutes les femmes où presque, je fantasmais sur la venue d'un beau prince charmant qui m'emmènerait loin de ma vie morne et sans intérêt, dans un royaume lointain, pour y vivre heureux jusqu'à la fin des temps. Je devais avoir vingt ans à l'époque.
C'était il y a une éternité.
Maintenant, à presque trente ans, je me contente de prendre la vie comme elle vient. Je partage ma vie et mon lit avec mon compagnon Jackson, qui approche aussi de la troisième dizaine. Je partage mon appartement avec le seul, l'unique amour de ma vie : mon chien Buck, un vieux border collie qui me supporte depuis presque dix huit ans maintenant. Je me demande si sa longévité est un miracle ou une malédiction pour lui. Dommage qu'il ne parle pas, je suis sûre qu'il aurait plein de choses à me dire. Je partage mes journées avec mes collègues, et une ribambelle d’énergumènes plus délurés et déjantés les uns que les autres. Tous des cinglés, ma chef la première. Mais je vous en reparlerai plus tard. Pour l’instant, concentrons-nous sur le point clef du moment.
La demande en mariage de mon petit ami en titre avec qui je suis en couple depuis plus de six ans. J’ai nommé (roulements de tambours) Jackson Cunningham. Grand, brun, les cheveux presque aussi longs que moi (j’adore m’amuser avec, j’aime ça, je n’y peux rien), des yeux clairs dont la couleur varie en fonction du climat, de l’heure et de ses humeurs, un poste de rédacteur en chef dans le même magazine que moi (où je ne suis QUE la graphiste des maquettes), beau (je ne l’avais pas dit mais bon, au vu de la description je pense que vous deviez vous en doutez, n’est-ce pas ?) bref, le gendre parfait.
Seulement, voilà, il a un défaut ! Un seul, certes, mais pas des moindres. Ce défaut ?
C’est sa mère.
Une horripilante aristocrate qui a la cinquantaine, une panoplie de tailleur hyper strict et une collection de chapelet. Parce que Madame est ultra-pratiquante, elle va à la messe tous les dimanches, elle fait carême, elle fait un pèlerinage à Lourdes tous les ans (faut-il aimer l’avion, mon dieu !). Pourquoi Lourdes ? Mais parce que Madame a du sang royal français dans les veines ! S’il vous plaît ! Et pas des moindres, non, non, non ! Elle est, parait-il, une des dernières descendantes vivantes de la famille des Capétiens. Rien que ça ? Mais que fait-il dans l’Etat de New York, me direz-vous ? Elle a épousé un très célèbre et très riche avocat américain qui était de passage à Paris, a pris la nationalité américaine, a divorcé avec en prime un joli magot et une pension plus que raisonnable, et est restée à Big Apple s’occuper de charité, de bal, de collectes de fonds (auxquelles elle n’a jamais fait aucun don, bien sûr), etc.
Bref, la bourgeoise.
Notre désaccord ? L’acte de chair avant le mariage. Etant persuadée que son fils était puceau lorsqu’il a commencé à « me faire la cour », elle ne m’a jamais pardonnée d’avoir dévergondé son fils unique en le poussant à commettre le péché de chair ! Ce dont elle rêve, c’est que Jackson réalise la boulette qu’il a fait en sortant avec moi, me jette comme un vieux kleenex et accepte enfin d’épouser une des petites pimbêches coincées du cul qui parasitent autour de sa mère. Devinez ma réponse.
- Ouais, pourquoi pas ?

C'est super drôle !





Fragily
ven 08 jan 2010 15:28